Premier atelier, première exposition

écrit à Sendagi (Tokyo) en 1984

C'est un soir à raconter des souvenirs: il fait froid et je n'ai rien d'autre à faire; tête vide.

Alors, raconte !

L'hiver de '53 à '54 a été terrible à Paris. Je logeais rue Descartes (en face de la maison de Verlaine) au deuxième étage, dans une chambre longue et étroite, sans eau courante. Je ne pouvais plus me laver: le temps de ramener ma cuvette remplie du bout du couloir, je transportais un bloc de glace; que je ramenais et déposais dans le trou des tinettes. Ensuite, dans la cuvette posée sur le carrelage, je versais un peu d'alcool, approchais une allumette à bout de bras – la flambée réchauffait instantanément la pièce – mais pour un bref instant. Il faisait -17°C dehors, et quasi la même chose dedans. Emmitouflé dans des couvertures je m'asseyais devant la machine tous les matins pour terminer la traduction d'un énorme bouquin de 800 pages serrées qui a eu un double mérite: premièrement de me dégoûter à jamais des philosophes modernes, deuxièmement, d'avoir les suites que je vais conter.

Le froid cependant était tel que le travail avançait très lentement, alors que j'avais hâte d'en finir, entr'autres pour toucher, enfin, l'argent... Mais emmitouflé ou pas, au bout d'une page ou deux, les doigts étaient raides comme des baguettes et il fallait faire une flambée d'alcool, ou descendre au bistrot se réchauffer. Vaille que vaille le travail arriva à sa fin – je l'expédiai en demandant d'être payé d'urgence.

En vain je guettai le facteur, jour après jour; le temps passa, l'hiver aussi, et il fallut accomplir l'un des innombrables voyages obligatoires en Hollande pour voir mes parents à qui je disais toujours, bon an mal an, que tout allait bien etc. A mon arrivée ils ont dû constater que ce « bien » était très relatif. Mon père, contre ses habitudes, a murmuré quelque chose sur « un hôtel un peu mieux » et une vague subvention... J'ai eu alors la réaction, violente selon mon tempérament, mais étonnante, même pour moi: « Ce n'est pas une autre chambre, un peu mieux, qu'il me faut: c'est un atelier. » Je jure par tout ce que l'on voudra (que Dieu me pardonne) qu'avant le moment où j'ai prononcé ces mots, l'idée jamais ne m'avait effleuré. Surpris ou non, mon père, bien sûr, fit la sourde oreille. Mais dès ce moment-là c'était devenu un besoin impérieux, pour moi, une idée fixe.

Bien sûr, d'Amsterdam où j'étais j'avais téléphoné à plusieurs reprises à La Haye où était l'éditeur, lui disant qu'il pouvait jusqu'à telle date verser l'argent sur le compte n° tel, de mon père; il y avait toujours des faux-fuyants. Finalement, en retournant à Paris, puisqu'aussi bien le train s'arrêtait à La Haye et que le soir il y en avait un autre qui partait de là pour Paris, j'interrompis le voyage, mis le bagage à la consigne et m'en allai chez l'Editeur. J'y arrivai à midi et quart. Les « responsables » étaient déjà partis déjeûner, me dit la réceptionniste, « il n'y a que le comptable, en ce moment » ajouta-t-elle. Et moi: « Ça tombe bien, c'est lui que je viens voir. » J'ai enlevé la place par surprise, et suis reparti cinq minutes plus tard avec un gros chèque; étant donné qu'ils avaient négligé de me verser les avances habituelles en cours de travail. Cinq cents florins, qui faisaient à l'époque cinq-cent mille francs. Une fortune. Que je décidai illico de réserver pour l'achat d'un atelier, quitte à crever la dalle comme j'en avais l'habitude.

J'en parlai avec des amis. Sceptiques.

Et voilà qu'un soir je vois un copain, Maurice, qui fauché aussi, était un fou de la moto et espérait toujours trouver un engin ronronnant pour quatre sous. Aussi bien se précipitait-il sur tous les journaux pour les petites annonces – et sur les vitrines où, à Paris, il y en a toujours. Or, la veille au soir en sortant du cinéma il avait cru apercevoir, de ses yeux myopes, des petits papillons blancs dans une vitrine sans éclairage. Il avait traversé et collant son nez sur la devanture de la corsetière il avait lu, à sa grande déception, plusieurs villas à vendre, des chiots, une dame qui voulait garder des enfants.... pas de moto ! Mais: un rez-de-chaussée dans le quartier à vendre. Prix: cinq cent mille francs.

C'est ainsi que je suis devenu propriétaire de mon premier atelier. C'était, au fond d'une petite cour puante et infestée de rats, le trou noir de la désespérance. Une voisine, juive polonaise avec l'accent et tout, me disait « Le Missié qui é mort là avant vous, jamé i n'y a ouvri li fenêtre. » Le Monsieur qui était mort là avant moi, avait vécu là, avant moi, avec un tas de charbon à même le plancher, à droite de son poêle, et un tas de pommes de terre à gauche. Sans jamais ouvrir – c'était vrai !- la fenêtre pendant... 20?... 30?... 40?... ans. Plusieurs carreaux se sont cassés en guise de protestation quand j'ai rompu avec cette vieille habitude.

J'ai acheté quelques outils – un marteau – pour casser une cloison; au premier coup, le manche s'est cassé. Mais il y avait une autre épreuve initiatique: c'est l'une des nombreuses fois où j'ai frôlé la mort à ¼ de cheveu. Mais ça, c'est une autre histoire.

Ce coup-là, si je ne suis pas mort, je m'en suis tiré avec une soi-disant « sciatique », en fait un nerf coincé entre deux vertèbres lombaires. Rien n'y fit – piquouses et compagnie, remède miracle... Mais comme l'ami René Laloux chez qui la chose (en son absence) m'est arrivée est revenu de ses vacances, il a bel et bien fallu déguerpir, appuyé sur deux cannes – à 28 ans – et souffrant comme un damné, que je bouge ou que je m'arrête. J'ai mis deux heures d'horloge pour descendre les 9 étages par l'escalier de service.

Arrivé enfin « chez moi » – mon premier « chez moi »... je me suis couché sur une table qui était là et là j'ai dormi pour la première fois sous un toît qui m'appartînt – et que je partageai avec quelques dizaines d'énormes gaspards parisiens.

Sur cette même table, le lendemain matin, j'ai hissé – au prix d'inconcevables souffrances – une chaise, puis je me suis hissé sur la table, puis sur la chaise et j'ai commencé à lessiver le plafond, qui était d'un noir qui aurait enchanté les maîtres japonais du sumi-é et qui peu à peu devint gris foncé, puis plus clair. Au bout d'une heure, cette gymnastique avait réussi ce qu'aucune médication n'avait obtenu: je galopais comme un galopin et ne souffrais plus; élongation: Aviss !

Quand Dieu – ou: le destin si le nom de Dieu vous fait frémir – vous attrape il n'y va pas mollo. L'atelier à peine vivable, je trouvai dans un garage tout proche – de l'autre côté du Pont aux Bœufs, rue de Vouillé – une rangée de belles pierres servant de support à autant de pots de géranium. Alors que j'étais en train de les contempler – car si j'avais voulu un atelier, c'était bel et bien pour faire de la sculpture ! et de la sculpture en pierre – le garagiste arriva sur moi en clopinant, disant: « C'est les pierres qui vous intéressent, ou les géraniums ? »Je lui dis que c'était les pierres. « Ça tombe bien ! me dit-il; je les ai trouvées belles et c'est pour ça que j'ai pas voulu les foutre à la décharge, en me disant qu'un jour sans doute ça ferait l'affaire de quelqu'un. Ça vient d'une démolition; je travaillais là-dedans, de temps en temps, mais voilà, j'ai eu c't accident et maintenant j'peux p'us – j'ai vendu mon garage – alors si vous voulez les cailloux, faut s'dépêcher, car j'm'en vais après-demain, et mon successeur, sais pas ce qu'il vaut ou ce qu'il veut. Alors, servez-vous ! »

C'est ainsi que j'ai eu mes premiers matériaux dont j'ai tiré mes premières sculptures. Les pierres, 100kgs chaque, à peu près – sciatique ou non, j'ai dû les amener chez moi tout seul, en les faisant basculer à chaque fois, avançant à chaque coup de 50 cms. Et il fallait traverser la rue au trafic intense. Pas un chauffeur qui se serait arrêté.

La première pierre qui est, enfin, entrée « chez moi » a aussitôt crevé le plancher. Heureusement il n'y avait que de la terre, dessous.

C'est comme ça que l'on devient sculpteur.

Le dimanche suivant, à Clignancourt, j'achetai quelques « outils » - des bouts de vieille ferraille (que j'ai toujours). Pendant deux ans je n'en ai pas eu d'autres; c'est alors que j'appris que c'étaient des outils à défoncer le béton – et j'ai acheté de vrais outils.... auxquels il a fallu m'habituer.

+

En 1957, ça faisait donc trois ans que j'avais commencé la sculpture – mais je continuais de faire des traductions pour survivre, si chichement que ce fût. Des amis alors se liguèrent pour me pousser à exposer. Je n'en avais nulle envie et sentis que c'était trop tôt. Mais ils firent tant et si bien que, de guerre lasse, je leur promis d'y mettre toute mon énergie pendant un mois, faisant un grand sacrifice, et que, si après cet effort, nulle possibilité ne s'ouvrait, qu'ils me tinssent quitte et me foutent la paix.

Et j'y allai – avec des photos etc. Rien.

Sur ces entrefaites j'appris que Cocteau était de passage à Paris et, comme chaque fois où cela arrivait, je me pointai chez lui un matin. L'accueil – dans la cuisine où il prenait son petit-déjeûner – était aussi chaleureux que toujours. « Alors, petit, raconte ! Qu'est-ce que tu fais en ce moment ? » Je lui racontai alors l'histoire des amis, et des expo... « Petit, me dit-il, je peux te donner un conseil: si tu veux faire une expo, tout ce que tu as à faire c'est de t'enfermer chez toi, de travailler, et, si l'expo doit se faire, elle se fera, car la Providence tricote mieux que nous.... »

Je souligne ce joli tronçon de phrase avec d'autant plus d'émotion que c'est la première fois que j'entendis parler de la Providence.

Je répétai la parole oraculaire tout à la ronde, et suivis son conseil.

Or, un certain Basil, peintre, que je fréquentais beaucoup, étrange personnage, anglo-irlandais d'origine hongroise, parlant très mal le français, devait exposer dans une petite galerie du Quartier Latin. Il n'en était pas très heureux et pour le consoler j'allai l'y voir quelquefois. C'est ainsi que je rencontrai la patronne, Mme Joséphine, professeur de chimie à la Sorbonne, et poëte à ses heures, et qui avait, curieusement, baptisé sa galerie « L'Anti-poëte ». Arriva le dernier jour de l'expo; elle avait averti Basil qu'elle voulait faire un petit cocktail de clôture; Basil m'y invita, j'y fus. Horreur que tous les cocktails, mais celui-ci en particulier où une critique d'art, énorme et saoûle, se mit à battre son fils, gros patapouf de 15 ans, avec sa ceinture, en pleine galerie.

Néanmoins, par solidarité avec Basil, je restai jusqu'à la fin pour vider les cendriers et ramasser les bouts de verre cassé. Mme Joséphine, cela fait, proposa en petit comité un dernier verre. Et c'est au moment de trinquer que brusquement elle m'apostrophe et, agressivement, me dit, de sa voix aigre: « Et vous, Monsieur Citroën, pourquoi ne voulez-vous pas exposer dans ma galerie?! »

Complètement éberlué, pris au dépourvu, je répondis: « Mais, Madame, il ne s'agit pas de vouloir ou non: la question ne s'est pas seulement posée ! » « Eh bien, dit-elle en ouvrant son sac, désormais la question est posée et résolue » et elle me tend un carton d'invitation, assez propre, qu'elle avait fait imprimer sans rien me demander, pour mon exposition, la semaine suivante....

La Providence tricote...!

L'exposition se fit, et fut la première d'une série ininterrompue d'insuccès. Elle devait se terminer un mercredi et j'attendais ce jour avec impatience, car rien n'est horrible comme d'attendre en sachant que l'on n'attend rien.

Le fameux soir, Mme Joséphine (dont j'ai fait l'un des très rares portraits ressemblants de ma vie) arrive et en ôtant ses gants, me dit « Citroën, samedi vous viendrez un peu plus tôt, car j'ai invité du monde... » Quand, ahuri, désespéré, je commençai à lui dire que c'était ce soir, mercredi, le dernier soir, elle coupa court en disant: « Les invitations sont lancées, j'ai décidé, vous viendrez... »

La mort dans l'âme je revins le lendemain, puis vendredi vers 5h, enfin, samedi, à 3h après-midi. Il faisait beau – la porte était ouverte, mais, derrière le petit bureau, personne. Le secrétaire de Madame, répondant au même nom que l'affreux dictateur qui gouvernait alors l'Égypte, Nasser, n'était pas là. Parti en laissant la porte ouverte. Entré, j'entendis vaguement parler dans l'arrière-boutique. En approchant je distinguai que c'était de l'anglais, en entrant je vis un couple, sympathique, parlant à voix basse comme dans un musée – mais inintelligible. Riant, je leur dis: « Faites attention à ce que vous dites, car j'entends l'anglais ! » « Ah! », firent-ils, émerveillés, heureux, « enfin ! »

Et ils me racontèrent tout de go leur histoire: poëtes irlandais tous deux, ils avaient enseigné l'anglais en Crète pendant quelques années. En rentrant en Irlande, ils avaient décidé de le faire par étapes: Athènes, Paris, Londres. Pendant les quelques jours passés à Athènes, ils avaient fait, successivement, la connaissance de trois personnes. Qui, toutes trois, en apprenant qu'ils devaient passer quelques jours à Paris, leur dirent: « Quand vous serez à Paris, il faut absolument que vous rencontriez le sculpteur Bernard Citroën. »

Et en se promenant dans le Quartier Latin ils avaient vu l'affiche avec mon nom dessus... et une date périmée de quelques jours. Ils avaient voulu tenter la chance... Je me présentai. Je ne sais des trois qui fut le plus étonné, ahuri. Toujours est-il que ce furent eux, mes premiers clients: ils m'achetèrent un Hommage à Apollinaire, en comblanchien. Ma première pièce vendue.

Ayant fait échange d'adresses, ils s'en allèrent promener, visitant Paris la grand'ville. Nasser finit par arriver, puis Mme Joséphine et ses amis. Re-cocktail (dont la critique ivrognesse, mais sans son fils; ce fut elle qui, la première, publia quelques lignes sur mon travail) et, tout balayé et nettoyé, arriva, en s'excusant, quelqu'un... qui acheta deux (petites) pièces.

Ce fut là ma première exposition. Encourageante ? Décourageante ?

Elle me valut d'être invité à exposer aux Indépendants.

Ce qui me valut d'être invité à exposer à la Galerie Jacques Casanova.

Et ainsi de suite.

Jusqu'à ce jour...